Si vous avez eu l’immense honneur (et patience) de lire mon article sur le premier opus (DS1), ou sur son Director’s Cut, vous saurez que je suis acquis à la cause Kojimesque. Après l’écoute de notre merveilleux podcast N°34, vous savez également que d’autres membres de l’équipe ne sont pas partisans du « génie » d’Hideo. Et oui la dissension existe partout. Heureusement, en bons suisses nous rétablirons ici le consensus ; je n’ai pas aimé Death Stranding 2 : On the Beach.
Pour rétablir une certaine nuance d’entrée de jeu, je ne pense pas que Death Stranding 2 soit un mauvais… jeu, c’est même possiblement un meilleur « jeu » que le premier. Mais c’est un moins bon Death Stranding, ou une moins belle oeuvre d’art. Mais il raconte quoi celui-là ? Ça picole chez Semper Ludo ou bien ? [NDZyvon: oui, mais c’est pas le sujet.]. En évitant de répondre à la deuxième question, je vais tenter d’aborder la première. Et malheureusement il y a beaucoup moins à dire que lors du test de DS1 tant ce nouvel opus est moins inspirant.
Bobo-au-genou Stranding
La première chose qui frappe, mollement, c’est à quel point le jeu est plus facile, à la fois en difficulté et en accès. Durant les soixante heures de jeu, je n’ai jamais perdu contre un boss, sans jamais m’y préparer, je n’ai jamais eu peur des BT’s (les zombis métaphysiques de l’univers de Death Stranding), je n’ai quasiment jamais dû préparer mon parcours de livraison, je n’ai jamais été en manque d’arme, ni d’équipement, je ne me suis jamais retrouvé coincé nulle part… c’était vraiment Balade Stranding. On oublie l’état de tension et de stress du premier, la sensation d’isolement et de solitude et l’atmosphère pesante. Bref, on oublie presque tout ce qui me plaisait dans le précédant opus.
On a un peu l’impression de jouer à DS1 en new game + avec toutes les options débloquées pour ne plus avoir à craindre quoique ce soit. Et si je peux tout à fait comprendre la cohérence scénaristique (vu que les personnages ont de plus en plus accès à du matériel et ont étendu le Chiral Network (sorte d’internet métaphysique, lui aussi)), au niveau du gameplay cela réduit drastiquement les perspectives.

L’intégration de la musique est toujours aussi réussie et Low Roar fait toujours un taf génial. Par contre l’effet de nouveauté est un peu passé.

Dans les premiers temps du jeu l’ambiance est plus fidèle au premier, avec une tension et une oppression très bien rendue.
A un lance roquette près, on peut sans autre finir le jeu avec le même équipement que celui avec lequel on le commence, dès le moment où on débloque le premier camion (c’est Mush qui sera content). Et après, eh ben on se balade sans encombre en camionnette quelque soit le décor. Car maintenant le camion ou la moto pourront directement braver même la plus haute des montagnes sans trop d’encombre. Là aussi, perte totale du sentiment de faire face à une nature hostile et indomptable que le premier jeu avait si bien mis en place.

Au début, on flippe en voyant les BTs, l’ambiance est super réussie… Et puis après on remarque qu’on peut juste passer à fond en moto.
Isolation is the gift
Cette impression de facilité est étendue à l’ensemble du gameplay, mais aussi à l’ambiance du jeu. Nous avons une bonne team d’amis avec qui voyager et les gens que l’ont rencontre pour les reconnecter au réseau ne semblent plus souffrir tant que cela de l’isolement dû au premier Death Stranding. On ramasse même des petits animaux minions. Bien sûr dans la vrai vie, c’est souhaitable, mais pour faire suite à un jeu dont le point le plus réussi était la simulation d’un monde écartelé par l’isolement, autant sur l’ambiance que sur le gameplay, eh ben merde quoi. Il ne reste plus grand chose. C’est triste à dire, mais en enlevant cette atmosphère pesante et ces enjeux de l’humain face au vide, je trouve maintenant que le jeu est effectivement un « Walking Simulator » avec des intermèdes super-duper-fantasques type anime sous hormones quand Hideo se lâche.

Le jeu sait toujours être très poétique tout en étant complétement loufoque. Cela reste le trademark du « Génie » de Kojima.
Et encore ce n’est même plus vraiment le cas tant il n’y a quasiment jamais besoin de faire de trajet à pied. Même le sommet d’une montagne est accessible en camion. Là où le premier opus nous forçait à nous organiser car les véhicules ne passeraient pas, il suffit maintenant d’y aller au culot. C’est beaucoup plus accessible, mais à la manière d’un Dark Souls accessible, le jeu perd drastiquement la saveur qui provenait de l’adéquation du gameplay à la thématique du jeu. Cela ne veut pas dire que le jeu est mauvais ou désagréable, mais c’est juste un moins bon jeu dans un domaine où le premier avait excellé.
Narrons nous ensemble
La narration Kojimesque c’est toujours quelque chose, il faut l’avouer. Là où le premier épisode m’avait scotché assez pour que j’accepte absolument toutes les bizarreries que Mush abore tant, cette fois mon expérience a été mitigée. Pas mauvaise, les personnages restent incroyablement intrigants et déroutants, les acteurs et actrices font un taf mémorable dans l’ensemble, mais le rythme narratif a eu tendance à noyer pour moi l’attachement au scénario ou aux personnages. En dehors du personnage de Neil qui est une réussite du début à la fin et de Tomorrow qui fait clairement de l’ombre à Fragile dans ce deuxième opus, les autres personnages sont sympas, mais ne m’ont pas tant accroché que ça.
Bref la narration. Le problème c’est que l’histoire de Death Stranding 2 avance par à-coups, majoritairement très cryptiques (ce qui ne me dérange pas du tout), pour soudainement vers la fin éclore et créer de nouvelles intrigues qui sont résolues dans la même cutscene qui leur a donné naissance. C’est un peu catastrophique honnêtement. Je pense à un gigantesque twist en particulier que je ne spoilerai pas, qui n’est absolument pas développé de tout le jeu pour être dévoilé et clos dans les mêmes 10 minutes de cinématique. Aucun intérêt pour le joueur qui n’est pas du tout impliqué. On peut imaginer que l’empressement d’Hideo de faire du cinéma commence à lui jouer des tours et c’est agaçant.

Tomorrow est, avec Neil, mon nouveau personnage favori de la série. Un personnage féminin bien écrit, ultra bad ass et qui amène son lot de surprise dans la narration.

Hearthman, mon perso favori du premier opus est également de passage (avec de très jolies lunettes).
Baby Blues
Bon, je dois quand même dire que j’ai beaucoup aimé la thématique du père qui s’occupe seul de son bébé. Ainsi que de tous les tourments psychologiques que Sam vit autour de ce qui arrive à Lou. C’est extrêmement touchant et porté par un acteur toujours brillant dans son rôle. Finalement, la meilleur réussite de Death Stranding 2 à mon avis est son travail sur le deuil du point de vue paternel et monoparental. Une thématique rarement abordée dans les productions culturelles (à ma connaissance).

La thématique de la parentalité, du deuil et de la santé mentale est mine de rien très bien abordée dans le récit et de façon très originale. C’est le point fort du jeu à mon avis.
Dans les autres réussites, il faut quand même avouer que 1) certains intermèdes se focalisant sur Neil sont une franche réussite au niveau de la narration, du visuel et de l’ambiance, 2) la fin du jeu est quelque chose qu’il faut vivre une fois dans sa vie. C’est à la fois le final le plus grandiose et le plus ridicule que l’on puisse imaginer. Enfin non, personne n’imagine un truc pareil, à part Hideo. Du Génie !

Certains personnages sont réellement bien construits et le jeu d’acteur est au top. Gros coup de coeur pour Neil Vana.
La carte, le territoire et la baston
Je vous mets plusieurs sujets en un, parce qu’en fait j’ai peu à dire. A la fois le nouveau continent est une réussite dans sa modélisation et vous laissera scotché devant les prouesses techniques de votre PS5 plus ou moins pro et à la fois, ben bof, ça n’a pas le charme du premier opus, encore une fois. Vous me direz ce que vous voulez, mais les décors de l’Australie de Death Stranding 2 ne touchent pas le début du premier poil de la cheville des allures islandaises de DS1. Et là aussi la diminution de la sensation d’hostilité et d’isolement se fait sentir. Sam est en vacances, il y a du sable, des kangourous et des espèces de méduses volantes. Super.

C’est joli, mais franchement c’est pas les décors du premier. Voilà c’est (re-re-re)dit, c’était mieux avant.
Et au niveau de la baston, les combats sont bien plus fluides que dans le premier opus, tout en étant complétement négligeables. Il n’y a aucune difficulté et aucun besoin de se préparer. Je me suis amusé à nettoyer toutes les bases de brigands en utilisant mes poings et, comme déjà dit, n’ai préparé aucun combat de boss. De même, aucune peur de croiser des BTs qu’on peut de toute façon éviter en moto la plupart du temps. Oui c’est plus accessible, mais ça perd sacrément de son intérêt. Ceci dit, on ne joue pas à Death Stranding pour les combats, donc soit, ce n’est pas si dérangeant s’ils deviennent anecdotiques. Ah et maintenant on peut capturer des BTs géants pour les utiliser comme des pokemons. C’est ça le futur, monsieur.

La réalisation est clairement impressionnante. Remarquez aussi les roues qui s’adaptent en live au terrain en se transformant pour le sable.

Bien que magnifique, cela reste dommage que l’expérience des sommets ne soit pas plus palpitante et dangereuse.
Dollsplaining
Je préviens, je vais râler (encore plus que dans les chapitres précédents). Parlons de l’insupportable incarnation du glissement de Death Stranding 2 vers du casual-Kojima. Car non content de drifter loin de la difficulté du premier opus, Hideo a jugé bon d’ajouter un personnage qui nous le rappelle à chaque minute de la manière la plus insupportable : Dollman. Imaginez Mimir (de God of War), littéralement lui aussi accroché à notre ceinture, mais avec le charisme de François Hollande et le QI de Cyril Hanouna. Je sais c’est violent. Alors voilà, on a ce petit personnage, une âme qui est bloquée dans une petite poupée, d’où son nom extrêmement complexe de Dollman (je vous laisse un moment pour comprendre, ce n’est pas donné à tout le monde).
Et que fait-il ce brave Dollman ? Eh bien il nous répète toutes les minutes qu’il faut faire attention à ci, ou à ça, que notre sniper fait du bruit, il va même jusqu’à nous dire où frapper un boss ou à quoi faire attention dans le décor avant même de nous laisser le temps de chercher. C’est absolument insupportable et complétement débile au niveau narratif. Sam, le même type immortel qui a sauvé le monde, tué des centaines de BTs et bravé les pires éléments d’une planète dévastée, se voit maintenant materné sans arrêt par un type qu’on connait à peine, qui n’a aucune expérience de ce à quoi nous faisons face et en quoi nous sommes sensés être des experts. En bref, on se fait Dollsplainer tout le jeu, dans toutes les situations. Perso ça a suffit à me pourrir complétement mon expérience.
Parce que oui, dans certains jeux je peux comprendre tout à fait le but d’un tel artifice, mais dans une création qui, encore une fois, travaillait autant bien la thématique de l’effort solitaire face à l’adversité. Nous coller un Pierre Bellemare de poche qui nous mansplain la vie, c’est juste affreux. En fait je mens, j’aurais donné n’importe quoi pour avoir Pierre Bellemare à la place de Dollman.

Se faire Dollsplainer la vie par un petit mec en costard accroché à notre ceinture. Expérience immersive de la vie d’une femme. Bonne idée, mauvais contexte.
On ne fait pas de Kojima sans casser des jeux
Vous l’aurez aisément compris, je n’ai vraiment pas aimé la tournure de Death Stranding 2. Même si sa nouvelle accessibilité le rendra probablement bien plus attrayant pour beaucoup de monde. La direction artistique est toujours fantastique et le cast est brillant. Si le jeu vous accroche plus que moi, vous lui trouverez sûrement d’autres qualités qui m’ont été masquées par le bla bla du Mimir au rabais qu’on nous colle à la ceinture. Au final, j’espérais aller voir Valhalla Rising et je me suis tapé l’adaptation de Wes Anderson (que j’adore, mais c’est pas la même cam).
Notes : 5 baleines métaphysiques volantes sur 10.
Testé sur PS5, disponible sur PS5 pro et PC également.


