Chérie, j’ai rétréci le divorce [It takes two]

Pourquoi est-ce que le jeu vidéo doit toujours aborder des thématiques guerrières, de conquêtes, d’assassinat, de Vikings, de pirates, de compétition, d’armes et de violence? Est-ce qu’il ne serait pas temps d’évoquer aussi des thèmes moins agressifs, qui font cogiter? Par exemple, je sais pas, le divorce?

J’en ai assez qu’on associe l’idée de « jeu mature » à du contenu PEGI 18. Non, quand on est adulte, on ne rêve pas que de tripailles, de meurtre et de gens nus [NDTeiki: à quand un jeu sur les factures en retard?]. Bien trop souvent, lorsque l’on veut donner du crédit aux jeux vidéo, on explique que les plus de 20 ans y jouent également, que la moyenne d’âge des joueurs en Europe tourne autour des 35 ans, bla-bla-bla. Mais par contre, au dîner de famille il sera toujours plus facile d’expliquer qu’il y a des jeux pour les grands, pour ne pas devoir assumer de jouer encore à Super Mario. Mais comme pour différencier un Disney d’une série pour gens en âge de payer des impôts, on ajoute du sang et des fesses (des fois les deux en même temps). Et ensuite, on se retrouve avec des sex toys partout dans Cyberpunk 2077. Alors je vote (oui, j’ai l’âge) pour plus de jeux comme It Takes Two.

It takes two PC pass ami

Collaboration! EA propose d’acheter une seul fois le jeu, puis d’inviter un ami en ligne avec le « pass ami ». Excellente initiative.

C’est pas ce que t’as dit, c’est la manière dont tu l’as dit.

Donc pour ceux qui envisagent la maturité comme plus que sous forme d’humour graveleux (ce serait pas l’inverse, même?), il est possible d’aborder des sujets tout à fait sérieux. Et d’en faire la thématique centrale d’un jeu coloré, d’apparence enfantine, drôle et surtout inventif. Sur le papier, ça apparaît comme une évidence : d’un point de vue du gameplay quoi de mieux que deux antagonistes obligés de travailler ensemble pour servir sur un plateau le principe de la coopération et de la collaboration.

Mis à part l’aspect de rivalité, on est alors dans la description parfaite d’une vie de couple. C’est ce qu’ont visiblement oublié les deux protagonistes de cette histoire, May et Cody, mariés depuis longtemps. Comme beaucoup d’autres, ils se sont fait rattraper (et dépassés) par la réalité stressante de devoir allier éducation de leur fille, boulots à plein temps, entretien de la maison, aspirations personnelles, de couple et de famille.

It takes two PC Dinos

De très nombreuses séquences proposent des gameplays différents pour les deux personnages. Et des dinosaures!

C’est justement leur petite fille, Rose, qui va tenter de leur enseigner une leçon en les réduisant involontairement à l’état de petites figurines après l’annonce de leur divorce. Car comme on le sait, rien n’est plus puissant que le vœu d’un enfant (excepté un Apache Longbow). Il y a là certes un côté très candide sur lequel je reviendrai plus tard. Mais pour le moment, vous incarnez Cody ou May.

Vous mesurez environ six centimètres de haut et vous êtes coincés avec la seule personne que vous détestez le plus en ce moment : votre futur ex. Votre gamine de neuf ans est ainsi persuadée qu’il y a un moyen pour que ses parents soient à nouveau « amis ». Pour expérimenter cette épreuve, j’ai donc demandé sa main à Vertigo, avant de lui annoncer illico presto notre rupture. À nous maintenant les affres de la séparation, en commençant par le garage qu’on s’était toujours promis de ranger un jour.

It takes two PC Rose

May, la rationnelle. Cody, le romantique. Rose, l’enfant.

Faites des phrases en « je ».

It takes two se joue à deux, il est pensé comme ça et ne pas en profiter serait malheureux. À travers une succession de niveaux ingénieux qui proposent des phases de gameplay différentes à chaque fois, il sera nécessaire de collaborer avec son/sa partenaire d’infortune. Nous avons la chance de pouvoir tester beaucoup de jeux différents, mais je dois dire que celui-là est particulièrement réussi.

On passe par toute la palette des émotions en progressant. Y compris l’horreur totale, dans l’une des pires scènes à laquelle j’ai joué dans ma « carrière » et pourtant je joue à Resident Evil 8 aussi en ce moment. Pour ne rien divulgâcher, je dirais simplement qu’elle implique quelque chose à trainer par terre. Vous verrez. Mais globalement, c’est les rires qui dominent et l’émerveillement devant l’inventivité du studio Hazelight (Suède).

It takes two mini jeux

De nombreux mini-jeux sont dissimulés dans les niveaux. Ils sont autant de pauses dans la collaboration pour laisser toute la compétitivité s’exprimer. Ainsi que démontrer, malheureusement, la supériorité de la manette sur le clavier (dans cet exemple-là, en tout cas).

Nos pérégrinations sont truffées de références geeks, mais quel plaisir de ne pas avoir mille petits trucs bonus à ramasser! Il est régulièrement nécessaire de réfléchir la moindre pour élucider les énigmes qui entravent notre progression, ça aussi c’est agréable. Au fil des séquences, on passe ainsi au jeu de plateforme 3D, au shoot’em up, au jeu de baston, etc. La liste est trop longue à établir. Mais tout fonctionne parfaitement bien et s’enchaîne sans problème. Chaque phase permet d’ailleurs de faire un lien avec une thématique propre à la vie de couple.

Attention toutefois, ne pensez pas que sous ses airs de « jeu vidéo thérapie », It takes two soit accessible à tout le monde. Indéniablement, certains passages sont assez retors et les moins assidus de la manette/du clavier, pourraient se décourager phases à cette difficulté. De manière générale, le jeu est assez permissif (dans la possibilité de se rattraper avant de chuter, par exemple), ce qui donne une impression de fluidité satisfaisante.

It takes two PC arbre

Les environnements sont variés et sublimes.

Et à ce moment-là, qu’avez-vous ressenti?

En bonus; une petite réflexion sur la thérapie de couple et de famille.

En termes de jeu, It takes two est irréprochable. Mais le psy que je suis ne peut m’empêcher de relever la vision un peu candide (ou très américanisée?) du couple, de ses difficultés et de ce qu’il faut pour les résoudre. Pour commencer, il y a le rôle de l’enfant. Toute l’histoire et le principe du jeu reposent ici sur le fait que l’enfant pense avoir en son pouvoir (en être responsable?) le fait de ramener la paix dans le couple des parents. Ce phénomène arrive fréquemment dans la réalité également. Cela se traduit par le fait que les enfants adoptent inconsciemment des comportements « problématiques » afin d’amener leurs parents en thérapie. Il est alors fondamental de clarifier que cela n’appartient en rien au monde de l’enfant et que ce sont aux adultes de régler leurs problèmes de grands.

Dans le même registre, le fameux bouquin expert en thérapie de couple fait fausse route dès le départ. C’est peut-être ce que les développeurs ont voulu suggérer en disant que le livre était en rupture de stock. En effet, il pousse May et Cody à se rabibocher, il les encourage à collaborer pour raviver la flamme. En réalité, on n’adopte jamais cette posture. Si les parents ont décidé de se séparer, ce n’est jamais au thérapeute de les encourager à se remettre ensemble, sous peine d’accentuer d’ailleurs le rôle ressenti de l’enfant d’être aux commandes du monde des adultes.

It Takes Two 14.05.2021 09_41_19

Hakim, le Dr. de l’Amour. Un guide spirituel de pacotille (et à moustache) [NDTeiki: possible parodie de Dr Phil ?].

Hakim-le-livre expose constamment les principes qui doivent alimenter une vie de couple saine (collaboration, soutien, partage des tâches et des responsabilités, etc.). Mais à ce point de la vie de Cody et May, il serait plutôt recommandé de leur permettre de voir que tous ces principes existeront toujours, dans le maintien de leur vie coparentale, sans que la vie de couple amoureux existe encore.

Comme dans de nombreuses productions culturelles, surtout au cinéma ou séries, l’enfant de 10 ans semble être beaucoup trop mature pour son âge. Avec des réflexions donnant l’impression d’être un vieux sage d’un mètre dix (oui, comme Dohko de la balance). La thérapie permet alors souvent de remettre chacun dans son rôle. Ce qui devient alors beaucoup plus confortable pour tout le monde. Je trouve intéressant de voir que dans un jeu vidéo, et It takes two en est un excellent exemple, le contexte définit le rôle. Par exemple, quand Cody est équipé d’un lance-clou et May d’un marteau, chaque situation qui se présente impose une collaboration qui ne laisse pas place aux variations. Pas possible que l’un fasse ce que l’autre fait.

Dans la réalité, et particulièrement dans les histoires de couple, les rôles sont fluides, variants, adaptatifs, se superposent ou s’excluent. C’est là toute la subtilité de la communication : rien n’est jamais aussi évident. Donc cela voudrait dire que les jeux vidéo ne sont qu’une représentation simplifiée du quotidien? Naaaan.

It Takes Two épreuves violence PC

Même si on ne peut pas « mourir », on n’en est pas mois confronté à des épreuves non violentes. Découpé, écrasé, dévoré, électrocuté, satellisé. C’est aussi ça la vie de couple; il faut lutter.

Décharge mentale

It takes two est un chef d’oeuvre, autant par ses trouvailles de gameplay que sur les thématiques qu’il aborde. Même si celles-ci sont un peu traitées naïvement. Ce jeu ne vous laissera pas indifférents ! Après Tell me why, c’est la deuxième fois en quelques mois que je me réjouis de voir des thématiques sérieuses être le sujet de jeux vidéo.

It takes two PC boss

Les boss sont aussi l’occasion de nouvelles propositions de gameplay. « Eat that, sucker. »

Dans cette histoire, qui vous permettra notamment de constater que les écureuils échappent totalement à la Convention de Genève, vous allez passer plusieurs soirées bien accompagnée dans un voyage aussi drôle et épique que touchant. J’en ai oublié de parler de la réalisation qui est sublime, autant dans les environnements, dans la maniabilité que dans son habillage sonore. Bien joué Electronic Arts, après Squadrons et Fallen Order, c’est la troisième fois que tu me surprends en bien ces derniers temps.

Pour terminer, je note que la solution aux problèmes de couple suggérée subtilement dans le jeu serait de travailler moins et de s’amuser plus. Moi je dis ça…

Note: 10 On se revoit la semaine prochaine sur 10

Testé sur PC, disponible également sur PS4, PS5, Xbox One et Xbox Series X|S

Author: Founet

A ne pas confondre avec le village vaudois, est à peine plus jeune qu’une Famicom. Vouant un culte à George, il découvrit son amour du jeu vidéo et de la techno allemande pendant les grandes années de Lucas Arts. De ses nombreuses heures passées à cliquer lui vient son humour absurde et sa cleptomanie. Frappé d’une mystérieuse malédiction, les machines semblent se rebeller lorsqu’il les manipule ou fait mine de les regarder. Founet ne roule jamais en-dessous de 88 miles à l’heure et rêve de maîtriser la télékinésie grâce à la Force. En attendant de passer maître Jedi, il joue à la Wii U. Accessoirement rédacteur en chef, quand il arrive à se faire entendre des autres, qui mettent le son trop fort, les farceurs.

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