Bienvenue en Dithyrambe [ Elden Ring ]

Dans les joyeuses contrées du jeu vidéo, il était une fois le mois de février 2022. Au milieu d’un contexte géopolitique auquel nos pauvres cerveaux n’étaient pas préparés naquirent les bien nommés « jeux de la nouvelle génération ». Ceux qui expliqueraient enfin pourquoi il était nécessaire d’investir les précieuses ressources de notre planète Terre criant pourtant fatigue, dans l’amélioration de notre console de salon. Nous permettant enfin de pouvoir afficher des cheveux ultra-réalistes sur notre personnage favori, d’apercevoir les pores de sa peau lors des cinématiques et de nous enfuir une fois pour toutes dans ces mondes meilleurs. Le futur est là et Marty McFly joue à Elden Ring plutôt qu’à Horizon Forbidden West (oui, c’est de la provoc inutile).

À l’heure où vous lirez ce test, vous saurez déjà probablement qu’Elden Ring peine à avoir des notes en dessous de 9 sur 10 et que le monde criait déjà au « Game of the Year » en plein mois de mars. Vous aurez également lu depuis lors que les « gens » déplorent une interface et une expérience utilisateur-trice désuètes. Vous aurez aussi lu, avec amusement certainement, que des développeurs d’autres jeux à succès ont été jusqu’à exprimer leur jalousie dans la chambre à écho des enfers (Twitter). Comment un jeu moins beau, moins abouti techniquement, à l’interface aussi peu fluide, aux mécaniques branlantes, et sans mini map ni journal de quêtes, a pu avoir des notes pareilles ? Sortons les fourches !

Quant à moi, à défaut de fourche, je vais tenter de vous relayer ce que m’a fait ressentir ce jeu. Pourquoi il m’a absorbé, pourquoi son excellence paraît totale malgré des reproches tout à fait objectivables. Bref, pourquoi une oeuvre d’art est plus que la somme de ses parties ?

 

Land of the free

Si au début du jeu vous vous demandez ce que vous faites là et ce que vous êtes censé faire, c’est normal.

 

Dessine-moi un niveau

Première réussite absolue d’Elden Ring : le level design. Même si le jeu n’est finalement qu’un grand, mais alors vraiment très grand, niveau, ce point est peut-être le plus frappant pour moi. Plusieurs éléments interagissent pour créer une expérience d’exploration enivrante : la liberté totale dès le début ; la profondeur de champ gigantesque ; l’effet « je peux aller explorer tout ce que je vois » ; Torrent, le cheval-lama-chèvre cosmique qui fait des doubles sauts ; le fait que chaque recoin du jeu cache potentiellement un élément essentiel du gameplay ou de l’histoire ; et enfin, le fait qu’on ne nous tienne pas du tout par la main pour nous guider. J’en oublie probablement, mais la construction de l’expérience de monde ouvert d’Elden Ring est un travail d’orfèvre dont la synthèse est jouissive. Essayons de comprendre un peu tout ça.

Commençons par la liberté, un peu déconcertante de prime abord, est servie par le fait que la moindre ruine, forêt étrange, arbre chelou, pont effondré ou rocher biscornu recèle quelque chose à découvrir. Que ce soit un mini boss, un item à looter, un PNJ qui initie ou continue une quête, voire même un portail qui nous téléporte dans un nouveau lieu à explorer. À cette impression d’un monde ouvert réellement rempli s’additionne le fait que ce que l’on y trouve peut potentiellement être « game-changing », comme on dit dans le Poitou-Charentes. Elden Ring est très généreux.

 

Oui oui

Eh oui, on peut aller partout, dans tous les châteaux, dans toutes les grottes, les recoins et les bosquets magiques.

Le Saint Loot nous sauvera tous

Je m’explique. Dans la plupart des mondes ouverts, lorsque vous vous essayez à explorer par vous même vous passerez probablement trente minutes pour monter au sommet d’une montagne pour trouver, en général, la « babiole 4/28 ». Permettant ensuite de débloquer un costume moisi ou un artwork en dehors du jeu. Dans Elden Ring, vous pouvez trouver une arme qui change entièrement votre façon de jouer, un immense donjon, le début d’une quête tentaculaire qui vous amène à une fin secrète ou encore une porte sur une zone gigantesque qui n’était pas visible sur la carte (zone qui contient des dizaines d’autres éléments à découvrir). Et des éléments comme cela à découvrir il y en a littéralement des centaines.

Cela donne un monde démesuré et rempli d’éléments à trouver qui impactent réellement votre partie. Déjà, cela est un tour de force en soi. Après avoir fini le jeu trois fois jusqu’au new game ++ pour avoir le trophée platinum, il me reste pourtant des dizaines d’armes, armures, boss ou zones cachés, quêtes ou PNJ que je n’ai jamais vu. C’est réellement impressionnant. Et le résultat au niveau de l’expérience de jeu est bien au rendez-vous. Là où un Assasin’s Creed : Valhalla m’avait certes beaucoup plu, mais fatigué à force de répétition, au point que j’en vienne à me réjouir que l’expérience s’arrête, Elden Ring, après le même temps dessus ne me procure qu’une envie : recommencer avec un nouveau personnage. Et je l’ai fait, et j’ai toujours autant de plaisir à jouer tant c’est gratifiant.

 

Ranni

Très souvent, des gens que vous ne connaissez pas vous diront des choses que vous ne comprendrez pas (tout de suite).

 

La violence accessible à tou-te-s

L’une des grandes questions lors de la sortie du jeu était de savoir si le jeu resterait dédié à un public averti de par la difficulté désormais légendaire des jeux From Software. Eh bien oui, et non, c’est à mon avis proche de la perfection. Si le jeu reste difficile, avec des boss dont on se rappellera longtemps. Ceux-ci restent largement plus approchables que dans Bloodborn, par exemple. De plus, s’il n’y a pas de niveau de difficulté à changer, certaines mécaniques de jeu permettent d’altérer considérablement l’expérience de jeu et la difficulté. La plus flagrante est la possibilité d’invoquer des esprits durant les combats de boss pour nous aider. Si vous n’utilisez pas cette mécanique, vous retrouverez une expérience « Souls-born » plus classique. Alors que si vous voulez garder vos pantoufles pendant les combats de boss, invoquez donc un esprit qui mènera bataille à vos côtés.

De plus, le jeu est truffé de points de sauvegardes automatiques avant les gros affrontements, vous permettant d’économiser un temps et une énergie considérable. De manière générale, la structure du jeu le rend également beaucoup plus facile qu’un From Software habituel pour la simple raison que l’on peut choisir quand s’attaquer aux boss. Le premier d’entre eux vous met la misère ? Partez explorer la carte quelques heures, montez de niveau, trouvez de nouvelles armes et revenez lui expliquer comment ça se passe. Personnellement, j’ai trouvé que cette ouverture de la structure rend l’expérience vraiment très fluide et agréable. Et cela n’enlève absolument pas la possibilité aux gens qui veulent souffrir de s’attaquer aux boss directement, sans invoquer d’esprit, avec une main dans le dos et avec un bâton de réglisse dans le nez. You do you.

Bowser

Monsieur Bowser, c’est ici ?

Elden Ring, parce que vous le valez bien

« Devenez Elden Lord! Il faut aller vers le grand arbre qui brille ». Et à partir de là, on se débrouille. Alors certes c’est un peu effrayant au début. Ici, notre personnage ne nous dit pas tous les trois mètres que ce serait une bonne idée d’ouvrir cette porte, de manger une pomme ou d’avancer plus loin. Je note ici que j’ai relancé Horizon Forbidden West depuis et que j’ai été choqué à quel point Aloy -son héroïne – me spam sans arrêt d’instructions sur ce que je devrais faire. Le contraste est saisissant et le résultat pour moi est clair : l’expérience d’Elden Ring en est immensément plus gratifiante. On ne me prend pas pour un con. Si je vais explorer cette grotte étrange, c’est mon idée, et j’en tire, ô surprise, une plus grande satisfaction lorsque je trouve un objet utile au bout du donjon caché dans la grotte.

La façon dont le jeu nous récompense d’explorer, de jouer, est centrale dans la réussite d’Elden Ring. Je ne crois pas avoir ressenti une seule fois dans AC : Valhalla ou dans Horizon Forbidden West ce sentiment de découverte d’un nouvel objet totalement unique, inattendu, super puissant (ou juste intéressant) et que je n’ai trouvé que parce que j’ai été voir au fond de ce couloir, puis dans cette forêt, puis j’ai battu ce mini boss caché. Le savant mélange de la difficulté et des récompenses est dosé quasiment à la perfection dans Elden Ring, et ça fait du bien !

 

Provençal

Si on prend le temps, le créateur de personnage très complet permet beaucoup de précision. Je vous laisse tenter de devenir qui j’ai voulu recréer ici (et raté). On en a gros.

 

Mieux vaut régner en enfer que de servir au ciel

Pour moi, la réussite d’Elden Ring face à un open world « classique » tient aussi en grande partie dans le sentiment « d’agentivité » procuré par le jeu. En utilisant ce terme de psychologie de façon large, celui-ci donne un cadre de réflexion intéressant pour comprendre ce qui fait le succès de la recette d’Elden Ring. Selon la page wiki dédiée, le sentiment d’agentivité (en psychologie) décrit : « […] la perception de soi comme acteur du monde qui fait arriver des choses, et pas seulement comme quelqu’un à qui il arrive des choses ».

Voici une autre définition : « En éducation à l’environnement, Hayward (2012) la définit pour sa part comme une capacité à développer une pensée indépendante et une capabilité à choisir librement d’agir en fonction de ses idées. Il s’agit donc d’une habileté, d’une capacité ou d’une capabilité propre à un individu. » (tiré de cet article).

L’absence de centaines d’indicateurs, d’aides, de journal de quêtes, et autre « Appuie R3 pour scanner » est à mon avis pour beaucoup dans ce sentiment de se sentir effectivement à l’origine de ses idées et de ses actions. Cela permet de se sentir créatif et auteur-trice de ses actions, là où un Horizon nous offre juste d’être content d’avoir suivi des indications.

 

Yes

La direction artistique est fantastique, chaque nouveau paysage semble nous promettre une aventure épique. Et ce ne sont jamais des promesses en l’air.

Vous avez 3 nouveaux messages

De plus, un parallèle important peut être fait avec un problème actuel de notre vie « réelle ». Nous vivons déjà dans un monde qui nous surcharge de notifications, d’emails non lus, de messages vocaux en attente, de pop-up nous incitant à aller regarder la liste de 2000 films de Netflix et autres recommandations YouTube ou To-Do list qui apparaissent sur notre montre toutes les dix minutes. Cette surcharge d’informations à traiter devient pour beaucoup à la limite du supportable. Personnellement, cela m’irrite de plus en plus quand je la retrouve dans le contexte d’un jeu vidéo que j’utilise notamment pour me divertir.

Paradoxalement, en ce sens Elden Ring est plus reposant qu’un autre open world. Il ne nous agresse pas cognitivement, il garde ses coups pour le gameplay. Cela permet aussi de s’immerger beaucoup plus fluidement dans un monde qui n’a pas des étiquettes et des pop-up partout qui viennent ronger la diégèse comme une armée de mites en furie (les mites diégétiques, tout un concept).

 

Lobo

Excusez-moi, je cherche ma nièce, une petite fille avec une capuche rouge ? Non ?

Père R.R. raconte-nous une histoire

Le monde d’Elden Ring a été élaboré entre Miyazaki et George R.R. – red wedding – Martin, alors forcément il y a des dragons et des histoires d’inceste. Même si elle ne révolutionne pas le genre, l’histoire de fond du jeu est juste gargantuesque et très complexe (voir la mindmap du lore du jeu par Vaaty). Comme d’habitude si la trame générale est accessible, les connexions profondes du monde d’Elden Ring doivent se chercher sur la description des objets, dans les bouts de dialogues à gauche à droite ou encore dans l’environnement lui-même. Personnellement, c’est une manière de (ne pas) raconter une histoire que j’adore (j’en parlais déjà pour Demon Souls remake par exemple).

Ce qui frappe le plus c’est la cohérence absolue, et jusque dans les moindres détails, du monde d’Elden Ring. Tout est pensé, tout a un sens, tout est en lien. De la couleur de certains types de sorts, d’une phrase anodine lâchée par un boss à la description d’un objet, tout permet de reconstituer l’histoire terriblement intrigante du « Land Between ». La terre d’entre deux en français ? Une terre qui est au milieu, tiens c’est marrant ça. Bref. Évidemment cela ne plaira pas à tout le monde, car le jeu, là encore, ne nous guidera pas du tout. On a ce que l’on fait l’effort d’aller y chercher. Mais la sensation est, encore une fois, d’évoluer dans un monde aux proportions dantesques qui nous récompense constamment de nos efforts.

 

Dad

Comment ça je dois souffler sur leur maison ? T’es vraiment ringard papa…

 

Magie ou Arme lourde?

Ajoutez à cela que l’évolution du personnage et le choix de l’équipement permettent beaucoup de diversité, tant une seule arme peut altérer le gameplay et donner envie de refaire un personnage pour s’y essayer. La magie est également très (trop?) efficace et agréable à utiliser si l’on se sent plus Merlin que Léodagan. À l’image de la liberté présente dans le reste du jeu, il est possible de faire prendre n’importe que chemin à votre personnage en montant les statistiques correspondantes, la seule limite étant, au final, le temps passé à gagner de l’expérience.

 

prairie

D’un point de vue technique, ce n’est peut-être pas le meilleur jeu du moment. Mais la D.A. est à se damner !

Le meilleur des mondes (ouvert)

Dans la masse de mon enthousiasme aussi vaste que l’est le jeu, il convient de préciser quelque peu quel type d’expérience qu’Elden Ring propose. Si le jeu est à mon avis une réussite totale, il n’est pas, par exemple, le meilleur « souls-like ». Pour paraphraser l’animatrice Ms5000Watts du podcast Sidequest, le jeu est avant tout un open world merveilleux plutôt qu’une expérience typique des jeux From Software habituels. Effectivement, la liberté donnée par la structure du jeu ne permet pas de recréer l’intensité et l’exigence extrême d’un Bloodborn ou d’un Sekiro, par exemple. Ce n’est pas un mal en soi, mais ce pas la même expérience. Si des boss d’Elden Ring m’ont fortement marqué, ce n’est pas par le combat en soi, mais plutôt par l’aspect cinématique, grandiose, du combat ou de la personnalité du personnage (ou les deux, ; les vrai-e-s savent).

 

Elden Ring, l’espoir d’un nouvel horizon

En tant que jeu en monde ouvert par contre, Elden Ring pose de nouvelles bases. Comme je le disais plus haut, j’ai récemment relancé Horizon FW pour reprendre ma partie vilement interrompue par l’arrivée d’Elden Ring. Et le constat est assez violent : je ne pense pas que je pourrai me remettre dans Horizon après Elden Ring. Malgré des graphismes plus impressionnants techniquement par exemple, l’expérience de jeu d’Horizon m’a alors paru fade et lourdissime. Les dizaines de fetch-quests, les myriades de trucs insignifiants à collecter, de dialogues interminables pour ne pas dire grand-chose, l’effet complètement incohérent d’une histoire dans laquelle l’héroïne doit sauver le monde dans les plus brefs délais, mais s’arrête sans arrêt pour aider n’importe quel badaud à résoudre ses problèmes familiaux…

Bref, vous avez compris. Et attention, je ne dis pas du tout que Horizon est un mauvais jeu. C’est plutôt une très bonne itération d’un modèle qui a terriblement besoin d’évoluer ; Elden Ring, lui, propose justement un nouveau modèle (dont Zelda: Breath of the Wild semble avoir posé les jalons, me souffle-t-on, mais je ne joue qu’à des jeux pour adultes…).

 

Elden Tree

Si vous ne savez plus où aller, suivez les arbres qui brillent. C’est facile Elden Ring en fait.

 

Elden Ring : a vintage next-gen experience

En rejouant récemment, je me suis fait la réflexion qu’Elden Ring me fait retrouver les sensations des livres dont vous êtes le héros d’antan. Je retrouve l’impression d’arriver dans un monde mystérieux, plein de promesses, de batailles et de récits épiques. Monde dans lequel je suis entièrement libre. Comme dans ces livres, je peux simplement revenir à la page que je veux. Vous l’avez fait aussi, ne mentez pas.

Le sentiment de découverte perpétuelle est enivrant, les récompenses sont très gratifiantes et l’expérience globale est grisante et addictive.

La question n’est pas de savoir si je vous le conseille ou non, mais de savoir si vous avez le temps nécessaire à y consacrer. Car je peux imaginer que l’expérience soit moins plaisante si l’on ne dispose pas du temps pour s’accorder des sessions de jeux d’au moins quelques heures, surtout si l’on n’a pas l’habitude des jeux From Software. Game of the Year ou pas, ce jeu marquera très probablement les générations suivantes d’open worlds, tant l’expérience de jeu est au-dessus des clones habituels de ces dernières années. Bref, j’y retourne et je vous souhaite beaucoup de plaisir à découvrir Elden Ring. Pro tip : ne vous laissez pas abattre par les quatre ou cinq premières heures de jeu.

Note : absolument sur oui

Testé sur PS5 (et version PS4 sur PS5), disponible aussi sur Xbox One et Series X|S et PC.

 

Author: Teiki

Recrue la plus prolifique du mercato du marché suisse romand du jeu de mots à 5 syllabes, Teiki (El Matador pour les intimes) est LE nouveau ancien rédacteur de Semper Ludo. Il gravit vite les échelons et grâce à quelques coups de langue bien placé, le voilà déjà en train de remplacer Founet à l’animation de Podcast. Son talent de marchandage s’est créé tôt dans sa jeunesse où il devint un pilier de l’échange d’objet inutile dans Everquest. C’est certainement cet événement qui l’oblige inlassablement à jouer à des jeux avec du loot vert, bleu, violet et orange. Ancien champion de pétanque sans cochonnet, lors d’un accident de roulade, il dû se reconvertir à la randonnée avec les pieds. Son corps est un temple où seules les personnes qui ont enlevé leurs chaussures peuvent entrer.

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