Tempus fugit [Life is strange, PC]

S’il y a bien un truc que j’ai appris avec les jeux vidéo, c’est que les règles de la réalité nous y servent de référence, afin d’être mieux courbées. Par exemple, la gravité nous fera toujours tomber, jusqu’à ce que l’on trouve un objet permettant voler ou de marcher au plafond. Aller trop vite nous fera toujours sortir de la piste, jusqu’à ce que déraper en prenant des boosts nous colle à la route. Une histoire commencera à un point A et se terminera en Z, jusqu’à ce que l’on se mette à jouer avec la linéarité du temps.

Rien que ce menu principal inspire une certaine sérénité. On y resterait presque.

Rien que ce menu principal inspire une certaine sérénité. On y resterait presque.

Prenez d’un côté le thème du voyage dans le temps, trop peu exploité dans les jeux vidéo selon moi, et de l’autre un studio français, Dontnod, qui avait offert au monde (et à moi surtout) l’une des plus grandes déceptions de 2013 avec Remember Me. Autrement dit: d’un côté nous avons donc une thématique difficile à traiter de manière efficace, mais qui se prête à merveille à la possibilité qu’offrent les jeux de modifier la réalité. Et de l’autre une approche nouvelle qui avait été gangrénée par la lourde tâche de produire un jeu AAA. Il est assez facile de voir de quelle manière Remember Me a servi de brouillon pour installer confortablement Life is strange. Les similitudes sont d’ailleurs assez évidentes: on y contrôle dans les deux une jeune fille en proie à de vieux démons, mais ayant la possibilité de remonter le temps. Là où le premier s’empêtrait dans un système de combat lourdingue qui étouffait le message central, cette nouvelle tentative inverse la tendance et remet les pendules à l’heure. Adieu l’action et bonjour les émotions.

La Maxine à explorer le temps

Life is strange PC Maxine et Chloé

Les voix des personnages sonnent justes, dans le ton et l’esprit.

Maxine Caulfield (aucun lien de parenté avec un type essayant de s’échapper de prison avec des plans tatoués sur le torse. Surtout que lui il s’appelait Scofield. Flûte ma vanne tombe à l’eau. Ah mais il y avait Faf Larage qui chantait J’ai pas le temps en générique. Y a quelque chose à faire du coup là, non ? Il y a quelqu’un ?) est une adolescente comme on en croise partout. En plein doute sur son avenir et ressassant beaucoup le passé, depuis qu’elle a perdu contact avec son amie d’enfance, Chloé. A l’occasion de son admission dans la prestigieuse école d’art d’Arcadia Bay, en Oregon, Max espère pouvoir renouer les liens de cette amitié, entre deux cours de photo, les histoires de corridors, son téléphone portable et les invitations de Warren à aller au cinéma. Parce que Warren « c’est un bon copain, il me fait rire ». Toujours à la recherche du sujet de photo d’exception, Max tombe sur un papillon (métaphore totalement assumée de l’effet papillon) et en le poursuivant, assiste malgré elle à un échange musclé à propos de drogue et d’argent entre Nathan Prescott, petit frappe fils-à-papa dont le père possède presque le lycée, et Chloé. Cette rencontre s’achèvera avec le meurtre de cette dernière. C’est à ce moment que Max découvre qu’en se concentrant, elle peut remonter le temps, changer le cours des choses et ainsi tenter de comprendre ce qui se trame derrière ce trafic de drogue et d’obscures histoires de familles, élucider la disparition mystérieuse de Rachel Amber et peut-être empêcher cette inquiétante tornade géante, que Max a vu en rêve, de dévaster la ville.
Life is Strange est donc une sorte de point and click très épuré, dans lequel on remonte le temps à volonté pour résoudre quelques énigmes, prendre des photos et surtout faire des choix. Il se peut qu’en discutant avec quelqu’un, Max apprenne un renseignement utile et recule dans le temps pour s’en servir comme argument ou agir en conséquence. A chaque fois qu’une décision risque de modifier les événements à venir, un symbole le signale. J’ai donc dû faire des choix importants, dans des situations où les conséquences étaient assez claires. Pourtant, les répercutions n’apparaîtront parfois que bien plus tard dans le scénario et quelque chose qui semblait de l’ordre du détail prendra soudainement une importance capitale. La rejouabilité est donc assez vaste.

Life is strange PC salle de bains

Enfin la réponse à une question existentielle: qu’est-ce qui se passe dans le vestiaire des filles?!

Je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans…

Life is strange PC conséquences

Tout est dit.

On peut aisément reprocher à Life is strange de ne proposer qu’une difficulté très relative (les énigmes sont assez basiques et le retour en arrière garanti de ne jamais échouer) mais quel plaisir que de suivre cette aventure. A commencer par l’ambiance générale installée par Dontnod, tantôt mélancolique, tantôt légère, voire même naïve. Il est difficile de ne pas se replonger avec nostalgie dans ses propres souvenirs d’adolescence en y jouant. L’aspect temporel ne s’exprime d’ailleurs pas seulement à travers le pouvoir de Maxine, mais aussi de manière plus subtile à travers des thèmes comme la perception du temps qui passe pour chacun des protagonistes ou encore l’adolescence et sa prise de conscience de l’importance des choix à la sortie de l’enfance. Enfance que Maxine refuse de laisser partir en tentant de récréer ce qu’elle vivait alors avec Chloé. Et « grand pouvoir » implique « grandes responsabilités », qui sous-entend « âge adulte ». Bim, tout est lié. L’intrigue prend place lors de la rentrée scolaire. La fin de l’été en soit représente un moment ambivalent par excellence : on y est partagé par le regret que les vacances et leur lot d’aventures soient terminées et les attentes d’une nouvelle année qui débute (même si moi je préférais toujours les vacances). Bien entendu, la qualité de cette ambiance doit beaucoup à la remarquable bande originale. Ces touches de rock indie savamment choisies servent à merveille de trait d’union entre les personnages et les événements qu’ils traversent. (Puisque je suis sympa, je vous ai regroupé les titres dans Spotify . Il ne manque que les morceaux envoutants composé pour l’occasion par Jonathan Morali). Je crois avoir rarement vu des adolescents aussi bien « écrits », que ce soit dans n’importe quel média, mais dans le jeu vidéo surtout. Il y a quelque chose s’approchant de ce que Ken Loach et Larry Clark ont pu dépeindre dans leurs films ou dans Juno de Jason Reitman, par exemple. Une jeunesse un peu paumée et désœuvrée qui se débat dans un monde qui n’a plus trop de sens. Que se passe-t-il alors quand on confie un pouvoir aussi important que celui de changer le passé à une adolescente ? Est-elle trop insouciante pour faire les « bons » choix ? Ou, au contraire, le fait de ne pas être encore contaminé par la raison adulte lui laisse plus de portes ouvertes ?

Life is strange PC photos

Chaque chapitre contient une dizaine de sujets à retrouver et photographier. On y trouve aussi tout un tas de références à la pop culture, dont Twin Peaks, forcément.

Nom de Zeus

Life is Strange PC choix

Le genre de choix que l’on doit trancher.

Maintenant prépare toi, ami lecteur, c’est le moment de machouiller la branche de tes lunettes en prenant un air pensif et concentré. J’ai observé un phénomène intéressant en explorant Life is Strange : la possibilité de faire des choix moraux nous place forcément dans une position réflexive. J’ai donc été confronté à la question « Qu’est-ce que je ferais si j’étais dans cette situation ? », avant qu’elle ne se transforme en « Qu’est-ce que ferait une adolescente américaine ? ». Puis je me suis rendu compte que la question était plutôt « Qu’est-ce que je pense qu’une adolescente américaine ferait ? ». Le sociologue Erving Goffman expose une théorie expliquant que nous mettons en scène quotidiennement notre propre vie. Notre esprit serait comme les coulisses d’une pièce de théâtre et nous choisirions les costumes, décors et attitudes en fonction de la représentation que nous souhaitons donner. Si mon public est constitué de ma belle-famille, je vais plutôt choisir un « rôle » qui corresponde à la « pièce » que je juge adéquate et ainsi réfléchir à laisser les blagues racistes à tonton Roger. Nous jonglons alors continuellement entre les différents rôles disponibles dans notre « catalogue » et certains nous restent inaccessibles de par les facteurs (sociaux, moraux, éducationnels, culturels, etc.) qui nous définissent. Et quelque part, nous ne pourrions jamais être complètement nous-mêmes. Tout du long de mon expérience sur Life si Strange, cette théorie me restait en tête, comme une toile de fond sur laquelle je me servais du jeu pour peindre des esquisses de rôles. Cette approche m’a ainsi permis de me dégager de ma propre condition pour explorer d’autres possibilités et d’opter pour des décisions que je n’aurais jamais prises. Les choix proposés restent suffisamment vagues pour que je puisse en imaginer les conséquences. Même si le contexte est constitué en partie par du surnaturel, les choix, eux, demeurent généralement du domaine du réaliste (choisir de déplacer ou non un objet, par exemple). Ceci permet alors une identification bien plus forte que ce que l’on peut envisager dans un titre du registre de Until dawn, par exemple (dont on vous parlera prochainement, en principe), et qui suit le même genre de structure. Incarner Maxine peut donc également se révéler être une expérience sociologique, voire introspective, passionnante.

Au temps pour moi.

Life is Strange PC personnages

Les personnages ont parfois des coupes de cheveux Playmobil.

Il est assez clair que j’avais un apriori positif sur ce jeu. Mais je suis content que mes attentes n’aient pas été déçues. Life is Strange surprend à de nombreux égards, bénéficie d’une direction artistique irréprochable et son intrigue n’est pas dénuée de rebondissements et de twists surprenants. Je lui reproche, par contre, de manquer un peu de rythme sur la fin et de s’être dévoilé sous formes d’épisodes. Je ne suis vraiment pas friand de cette manière de diviser un jeu en chapitres délivrés progressivement. Le cinquième et dernier épisode est sorti dernièrement, ce qui m’a enfin permis de faire le tour complet du propriétaire. Si vous êtes comme moi, réjouissez-vous, Square Enix a annoncé une version boîte regroupant le tout (qui contient, entre autre, le CD de la bande-originale) pour le mois de janvier. Gardez-vos sous de Noël ! Je me suis aussi demandé ce qui fait que j’ai trouvé Life is Strange passionnant, alors que je me suis emmer… comme un rat mort après deux heures dans Beyond Two Souls de Quantiq Dreams, qui partagent pourtant tous deux un gameplay plus proche du récit interactif que du jeu vidéo. La réponse est finalement assez simple : il ne s’agit pas d’une histoire rocambolesque sur laquelle on a greffé du surnaturel, mais une histoire ordinaire – sur laquelle on ajoute du surnaturel. Ça fonctionne mieux, on y croit et on s’attache aux personnages. Là où David Cage annonçait révolutionner le jeu vidéo avec Beyond Two Souls, à renfort de moyens gargantuesques et un gros label #emotions, Dontnod avance avec moins de prétentions et soigne son écriture. J’ai donc un critère de sympathie pour une équipe qui tente des choses, plutôt que pour un studio effacé derrière un directeur mégalo pensant dominer l’industrie du jeu, et les joueurs par la même occasion. Il vous en reste des « Légions d’honneur pour Chevaliers des arts et des Lettres » ? Parce que je crois que vous avez décoré le mauvais Français. En attendant, Life is strange occupera à merveille vos vacances de fin d’année, avec des biscuits et du thé.

Note : 9 paradoxes temporels sur 10

Également disponible sur Xbox 360, Xbox One, PlayStation 3, PlayStation 4.

Psssst, en passant, c’est tout frais:

Author: Founet

A ne pas confondre avec le village vaudois, est à peine plus jeune qu’une Famicom. Vouant un culte à George, il découvrit son amour du jeu vidéo et de la techno allemande pendant les grandes années de Lucas Arts. De ses nombreuses heures passées à cliquer lui vient son humour absurde et sa cleptomanie. Frappé d’une mystérieuse malédiction, les machines semblent se rebeller lorsqu’il les manipule ou fait mine de les regarder. Founet ne roule jamais en-dessous de 88 miles à l’heure et rêve de maîtriser la télékinésie grâce à la Force. En attendant de passer maître Jedi, il joue à la Wii U. Accessoirement rédacteur en chef, quand il arrive à se faire entendre des autres, qui mettent le son trop fort, les farceurs.

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