Chair de poulpe [Stygian: Reign of the Old Ones, PC]

L’humanité a échoué. Incapables de voir les signes annonciateurs, les peuples de la Terre n’ont pas pu empêcher la prolifération des SUV, la diffusion de Cyril Hanouna ou le réveil des Grands Anciens. Reste-t-il alors une autre alternative que de sombrer dans la folie ? C’est la question posée par le jeu de rôle Stygian : Reign of the Old Ones.

Qu’est-ce qu’il y a ? Ça vous étonne Founet qui teste un jeu de rôle ? Un joueur de point and click n’aurait pas le droit de tester un jeu de rôle ? Pourquoi ? Vous vous souvenez de cette pub ? C’est vrai que la tâche aurait été plus judicieusement attribuée à un Mush ou à un Zyvon. Mais les deux étant trop pris par la gestion de leurs parcs ferroviaires, je me suis retrouvé à parcourir les recoins de la ville d’Arkham. Pas celle de l’homme chauve-souris, celle de Heinrich Philémon Lovecraft. Et c’est autrement plus ardu. Stygian

Cette cité a donc été extirpée du début du XXe siècle et accessoirement de notre réalité suite à l’arrivée de Cthulhu et de ses potos. Pourquoi ? Y a-t-il un moyen de regagner la Terre ? La survie elle-même est-elle envisageable ? Telles sont les questions auxquelles il faudra trouver une réponse. En côtoyant des personnages tous plus intrigants et glauques les uns que les autres, on avance prudemment dans la ville et ses environs. Entre la présence des adorateurs tarés de Cthulhu, de monstres improbables et le soudain avènement de la pègre locale, mieux vaut faire profil bas.

Stygian PC auberge

Grosse ambiance à Arkham.

Donc à peu près tout menace notre intégrité physique et mentale. Pas sûr que la note Trip Advisor soit très positive. Dans la plus pure tradition de Hewlett Packard Lovecraft, on commence par choisir son personnage en lui attribuant une classe et un alignement. Cette dernière caractéristique, notamment, poussera à jouer role play et ainsi remporter des points d’expérience supplémentaire. On défini ensuite son look, d’après une galerie de personnages au style très… discutable. L’un des responsables du studio turc Cultic Games, à l’origine du jeu, m’avait confié à la Gamescom que leurs propres faciès se cachent dans ces portraits.

Stygian PC Archétype

Un occultiste dépravé. Allé, c’est parti.

Puis vient le temps des zones grises et des mauvaises surprises. Dans un souci de complétude, il va falloir prendre en charge la fatigue, les rations de nourritures, le nombre de munition, etc. Un conseil : fouillez constamment TOUTES les poubelles, caisses, détritus que vous croisez. Vous y découvrirez régulièrement des cigarettes, l’unique monnaie encore en circulation. Le précieux tabac devra ensuite se troquer contre tout et ne négligez surtout pas les boîtes de conserves.

Stygian PC Système de croyance

En « incarnant » son personnage de manière cohérente, on récupère de la santé mentale. Malin.

Fuyez, pauvres fous.

Oubliez l’idée de gagner les combats au tour-par-tour, le but est de survivre, donc dès que possible fuyez. Indéniablement une maladie mentale vous tombera dessus et influencera votre progression. Vous trouverez des alliés, ils mourront. Vous tenterez d’être discret pour esquiver les monstres, ça ne marchera pas et vous mourrez. Malgré le fait d’avoir opté pour un personnage orienté vers la psychologie et l’occultisme, je me suis constamment retrouvé obligé de combattre et donc de perdre. J’ai essayé une autre voie et j’avais oublié d’acheter à manger. Ma sauvegarde ne me permettait pas de rejoindre un magasin avant que mon personnage ne s’écroule de fatigue. Et j’ai fini par perdre patience en allant voir sur Internet ou trouver une lanterne pour ne pas succomber aux ténèbres. C’est à ce moment-là que Stygian a dévoilé ses limites, celles-là même qui font grogner pas mal de joueurs sur les forums. Mais…

Stygian PC combat tour par tour

Des combats en tour par tour difficiles à esquiver. Pire encore qu’un Final Fantasy.

L’horreur est humaine.

Et s’il y avait un « mais » ? J’en suis arrivé à la conclusion qu’en tant que jeu de rôle Stygian ne parvenait pas à satisfaire mes espérances. Pourtant il avait tout pour plaire sur le papier. En jouant j’avais l’impression d’une tentative désespérée ; une course contre la mort qui finissait toujours pas me rattraper. Puis j’ai repensé au jeu de société Les contrées de l’horreur (ou Eldritch Horror dans la langue de Harry Potter Lovecraft) et aux nombreuses parties interminables que nous n’avons jamais réussi à gagner. La difficulté est à son maximum et c’est exactement la même sensation que j’ai éprouvé dans Stygian.

Lors de ma découverte de ce dernier lors de la Gamescom, je m’étais extasié dans un live de M. Plouf, sur les qualités narratives du jeu. En effet, ce qui fait le charme (et pour moi la fascination) des écrits de Lovecraft, ce sont les mots eux-mêmes. Ce que ses récits décrivent, ce sont des choses abominables et qui n’ont aucun sens. Ses personnages perdent souvent la raison car leur esprit n’est pas du tout en mesure d’appréhender ce qu’ils voient. Ce sont des choses qui dépassent même notre niveau de compréhension de l’univers; La chose qui ne devrait pas être.

Stygian PC folie

Composante fondamentale, les troubles psychiatriques envahissant viennent corser la partie. Impossible d’y échapper, n’y d’en guérir.

Je suis donc partagé car dans une perspective lovecraftienne, tous les défauts du jeu et de son gameplay viennent soudainement s’inscrire parfaitement dans la construction de l’insensé et de la folie. Le pouvoir des mots est difficilement transposable dans d’autre médias. On ne peut pas illustrer ce que notre esprit ne comprend pas (les escaliers de Penrose illustrent cette limite). Tout comme le livre se sert des mots, le jeu vidéo, peut offrir une autre réalité, puisqu’il peut à sa guise recréer les lois de la physique, par exemple.

Les quêtes font l’objet d’une écriture plutôt soignée et la traduction en français est de bonne facture (un patch a corrigé des erreurs du début).

Folie curieuse

Stygian devient alors ce que j’ai pu essayer de plus proche des sensations éprouvées durant mes lectures. Je me souviens d’un Call of Cthulhu: Dark Corners of the Earth sur la toute première Xbox qui m’avait déçu car il se contentait de la formule flingue pour affronter les abominations. Dernièrement le Call of Cthulhu de Cyanide s’égarait dans un gameplay un peu flasque, mais avait su très bien cerner l’ambiance propres aux livres. Si la manière de jouer était convenue, le scénario se laissait suivre avec frissons et plaisirs. Dans les errances de ses mécaniques, Stygian devient alors le plus « lovecraftien » des jeux.

L’illustration de la folie est alors sublimée. Nombreux sont les jeux qui se sont essayé à la thématique de l’esprit qui s’effrite. L’antagoniste de Far Cry 3 répétait sans cesse que la folie c’est quand on répète inlassablement les mêmes actions, en sachant qu’elles sont vaines. C’est une métaphore qui prenait pleinement son sens dans le monde des jeux vidéo (et probablement ce qu’Ubisoft n’a pas su réinterpréter dans les épisodes suivants). Eternal Darkness: Sanity’s Requiem sur Gamecube (hommage à Lovecraft à peine dissimulé), jouait parfaitement sur ces codes en créant l’illusion de problème technique de notre téléviseur pour simuler la perte de contrôle. Hellblade: Senua’s Sacrifice propose une plongée terrifiante mais diablement bien documentée sur le ressenti de quelqu’un soufrant de schizophrénie, en parvenant à le transformer en mécaniques de jeu.

poèmes

Le poids des mots? La preuve que le jeu accorde de l’importance à l’art écrit, la quête principale prend la forme d’un poème.

Le flemmard d’Innsmouth

Stygian est mal terminé. Il n’est d’ailleurs par terminé du tout, car bien que plusieurs patchs soient venus grandement l’améliorer depuis sa sortie, l’histoire n’aboutit toujours pas. En effet, le studio s’est exprimé en disant que durant la précipitation du processus de finalisation, il a fallu exclure ce que l’équipe considère comme certains des meilleurs éléments du jeu et les conserver pour une suite potentielle. Ils ont ainsi créé Stygian comme le début d’une saga plus longue. Les développeurs le considèrent comme un jeu entier, mais qui ne conclut pas l’art narratif tel qu’ils l’avaient imaginé au début.

Ce serait donc frustrant de ne pas connaître la suite, non ? Le jeu n’est clairement pas exempt de défauts, ce qui lui vaut une note si peu flatteuse. Néanmoins, j’ai envie de vous inviter à tenter l’expérience, ou au moins de télécharger la démo, disponible sur Steam. Paradoxal non ? Aurais-je perdu la raison ? Qui êtes-vous d’ailleurs ? Allez, sortez de ma tête maintenant, tous autant que vous êtes.

Note: 6 calamars à la romaine sur 10

Author: Founet

A ne pas confondre avec le village vaudois, est à peine plus jeune qu’une Famicom. Vouant un culte à George, il découvrit son amour du jeu vidéo et de la techno allemande pendant les grandes années de Lucas Arts. De ses nombreuses heures passées à cliquer lui vient son humour absurde et sa cleptomanie. Frappé d’une mystérieuse malédiction, les machines semblent se rebeller lorsqu’il les manipule ou fait mine de les regarder. Founet ne roule jamais en-dessous de 88 miles à l’heure et rêve de maîtriser la télékinésie grâce à la Force. En attendant de passer maître Jedi, il joue à la Wii U. Accessoirement rédacteur en chef, quand il arrive à se faire entendre des autres, qui mettent le son trop fort, les farceurs.

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