Voir la tasse [Cuphead, Xbox One]

Quand un jeu se fait surtout connaître par une promotion « indirecte » basée sur la capacité, ou non, de journalistes à le tester vu sa difficulté présumée, c’est avec une certaine appréhension qu’on le lance la première fois.

Cuphead Xbox One PNJ

La carte contient des raccourcis à découvrir, ainsi que quelques PNJ plutôt anecdotiques.

On a pourtant vite fait d’oublier la polémique bêlante qui a fait le bonheur des amateurs de combats vains et d’inepties conspirationnistes. Ben tiens, pour la peine je ne vais même pas l’expliquer, au pire Google vous renseignera vite fait. De cette manière on peut se concentrer un peu plus sur le jeu lui-même. Je suis comme ça ce matin. Car au moment de taper ces lignes, il est deux heures et je n’ai pas sommeil. Je viens de passer une bonne partie de la soirée (et de la nuit donc) à m’esquinter les pouces en apprenant par cœur des modèles répétitifs, mais néanmoins captivants. Cuphead est un jeu particulier au sens où il propose majoritairement ce qui ne serait qu’une composante d’autres jeux: les boss. On y dirige un petit personnage à tête de tasse, Cuphead, et son frère Mugman si on joue à deux, qui a eu la bonne idée de tout perdre dans un casino tenu par le diable lui-même. Le sous-titre du jeu est d’ailleurs Don’t deal with the Devil. Pour ne pas finir en service à thé dans le boudoir de l’enfer, les deux frangins acceptent de collecter les âmes des autres débiteurs du Grand Cornu. Un peu comme Seiya et ses copains parcourant les douze maisons du zodiaque, il faudra les affronter un à un, chacun ayant ses mécaniques et styles d’attaques propres. Mais avant ça, la première particularité du jeu est de s’être emparé d’un style graphique (et sonore) ignoré jusque-là: celui des dessins animés des années trente. Avant que Mickey ne devienne coloré et en 3D, les personnages crayonnés ressemblaient plutôt à Popeye ou Betty Boop. La direction artistique de Cuphead est indéniablement une réussite en soi. L’animation est soignée et la bande son colle parfaitement. Les petits détails dans le crépitement rappelant celui des vinyles ou les sauts d’images simulant une vieille bobine créent une ambiance solide et immersive. Objectivement c’est une réussite, mais elle est tellement particulière qu’elle ne peut pas plaire à tout le monde. Qu’on l’apprécie ou non, l’expérience de jeu n’en souffre pas pour autant. Personnellement elle me met mal à l’aise. Mais une fois mon rejet dépassé, j’ai beaucoup apprécié Cuphead.

Cuphead Xbox One plateforme

La moindre erreur ne pardonne pas.

 

Cuphead Xbox One titre boss

Non, on ne joue pas en mode facile.

Répétez le mouvement. 666 fois.

Cuphead Mario Xbox One

Ce sorcier me rappelle quelqu’un…

Dans un jeu d’action « classique », on parcourt un niveau et ponctuellement on se retrouve à affronter un boss. Avant que les QTE ne viennent tout pourrir, il s’agissait de comprendre leurs différentes manières d’attaquer, d’apprendre ce modèle et de s’y adapter. On trouve bien sûr encore des exemples de cette mécanique (le récent Metroid: Samus Returns en est une bonne illustration. Ah zut, c’est un remake), mais de manière générale, ce genre de difficulté ne court plus les rues. On pensera notamment à la série des Megaman, dont tout le concept reposait sur ces différents affrontements. Le frère qui s’appelle « Mugman », vous l’avez? On trouvera d’ailleurs un tas de clins d’œil de ce genre disséminés dans le jeu. Comme par exemple, le niveau Funfair Fever qui flatte Mario dans le sens du poil, avec ses magiciens attaquant comme Kamek et ses sorts multicolores, des clowns marchant sur des ballons rouges rebondissant comme des carapaces une fois les nabots éliminés, les chaussures du trampoline identiques à celles de Yoshi et dont le bruit de saut et les gesticulations rappellent ceux du dinosaure vert, sans parler de la musique qui est une réinterprétation de l’un des thèmes de Super Mario World. Mais revenons à la difficulté. Cuphead n’est en effet pas à mettre entre toutes les mains. Il demande une grande concentration, une excellente coordination visuo-motrice et une résistance à la frustration en titane. Ma copine s’est assise sur le canapé, intriguée par le style en me disant d’abord « Oh ça rappelle les vieux cartoons, j’adore! », puis dix minutes plus tard: « En fait c’est un peu chiant ton truc, tu fais tout le temps la même chose. On joue à Zelda? ». Il faut en effet accepter de mourir et de recommencer, encore et encore et encore. Heureusement,  le jeu ne se concentrant que sur les boss (pas de niveau avant, on attaque directement les affreux), on apprend vite de ses erreurs. Sous l’oeil sordide et mesquin des ennemis qui semblent continuellement se moquer de nos échecs [NDZYVON: tu parles toujours de ta copine là?], ce qui a tendance à accentuer le sentiment de frustration.

Cuphead Xbox One mort

Encore ?! Ces petits panneaux ponctuant chaque échec permet aussi d’estimer notre progression.

Géométrie dans l’espace

Cuphead Xbox One magasin

De très rares pièces d’or permettent d’acheter des bonus.

Aux commande de notre petite pièce de dinette, on maintient le bouton de tir en continu, on saute, on esquive, et on oriente la direction de nos projectiles. Chaque niveau se résume en une seule situation et chaque boss passe par plusieurs phases. On meurt souvent, jusqu’à ce que l’on ait appris correctement la « danse » à effectuer. Les recommencements sont même parfois manuels et participent à l’élaboration d’une stratégie pour savoir quand prendre un risque et quand se préserver. Est-ce que je tente de placer quelques coups maintenant ou j’attends patiemment une couverture plus sécurisée? Est-ce que je continue le combat si je me suis déjà fait toucher dans la première phase ou je relance le niveau? Est-ce que je balance toute mes attaques puissantes d’un coup ou j’attends que ma jauge augmente pour les placer en dernier espoir, à la fin? Où se trouvent les « safe spots »? Tout est question d’apprentissage, de rythme et de dextérité. Mon professeur d’auto-école serait fier de moi, parce que la vision périphérique est un atout majeur. Avoir une vision d’ensemble de tous les stimuli qui nous arrivent dans la tronche est essentiel. Même si parfois l’action perd en lisibilité. Au bout d’un moment, la superbe direction artistique s’efface (ce qui est un peu paradoxal, vous en conviendrez), pour laisser place dans notre esprit à des formes géométriques, des plans, des triangles, des translations, des homothéties, etc. Pas question non plus de compter sur des bonus en cours de route, trois vies et c’est tout.

Cuphead Xbox One oignon

Mes captures d’écran proviennent de la première des trois îles. Après, mes doigts étaient trop occupés pour ajouter une pression sur le bouton.

 

L’avocat du diable

Cuphead Xbox One score

Un peu de sucre dans votre thé?

Pour un premier jeu, les Canadiens de Studio MDHR n’ont pas manqué leur coup. Pourtant tout n’est pas parfait. J’ai trouvé la dynamique des sauts assez pénible et trop rigide, ce qui rend les niveaux plus orientés plateformes nettement moins savoureux et originaux que les affrontements. On a d’ailleurs l’impression que ces parties de sauts ont été ajoutées après coup, peut être pour attirer un public plus large. Mais ça fonctionne moins bien. La difficulté du jeu n’est pas insurmontable mais son exigence est appréciable. En revanche, les ennemis qui apparaissent au bord de l’écran (ou en dessus/dessous lorsque l’on progresse verticalement) sont plutôt exaspérants, puisqu’on ne peut les éviter. Au final Cuphead est un bon jeu mais qui en rebutera plus d’un. Seul un public vraiment exigeant et patient y trouvera son compte, ainsi que les aficionados de scores à battre et de speed runs. En espérant que les premiers acheteurs resteront pour ses qualités et non pas pour se prouver une légitimité dans le monde du jeu vidéo. Mais après tout, quand on contrôle un personnage avide, défonçant d’autres pauvres âmes pour sauver la sienne, on est plus à une intolérance près, si?

 

Pierre Yves Hurrel colloque unil 2017

Dans un récent colloque de l’Université de Lausanne, le chercheur belge Pierre-Yves Hurel, spécialiste du jeu vidéo amateur, posait cette distinction. Cuphead pourrait ainsi être un bon moyen de départager.

Note: 7 nuages de lait sur 10

 

Author: Founet

A ne pas confondre avec le village vaudois, est à peine plus jeune qu’une Famicom. Vouant un culte à George, il découvrit son amour du jeu vidéo et de la techno allemande pendant les grandes années de Lucas Arts. De ses nombreuses heures passées à cliquer lui vient son humour absurde et sa cleptomanie. Frappé d’une mystérieuse malédiction, les machines semblent se rebeller lorsqu’il les manipule ou fait mine de les regarder. Founet ne roule jamais en-dessous de 88 miles à l’heure et rêve de maîtriser la télékinésie grâce à la Force. En attendant de passer maître Jedi, il joue à la Wii U. Accessoirement rédacteur en chef, quand il arrive à se faire entendre des autres, qui mettent le son trop fort, les farceurs.

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