Témoin de Geo-métrie [The Witness, PS4]

– Alors, tu montes de deux, tu pars à droite…

– Non, à gauche et tu prends les noirs.

– Ah mais attends, les étoiles c’est pas comme ça.

– Passe moi le crayon.

– Voilà, là, tu sépares les verts et les roses et tu sors.

Qui aurait pensé que The Witness pourrait être un Party Game?

Devinette: qu’est-ce qu’il se passe quand on enferme huit ingénieur(e)s, quatre médecins, une ostéopathe et deux psychologues dans un chalet de montagne par une journée de brouillard? (Non, pas ça, bande de pervers). Quand quelqu’un parmi eux annonce devoir tester un jeu de résolution d’énigmes et propose d’y réfléchir tous ensemble. Il y a ceux qui disent que ce n’est pas un jour blanc qui va les retenir et s’élancent vaillamment à l’extérieur et, alors que nous les entendons invectiver: « C’est tout ce que t’as? Allez, viens me chercher, viens me chercher!« , le poing brandit vers le ciel, nous les voyons disparaître dans la brume, avant de refermer la porte derrière eux, parce que les courants d’air, bordel. Mais il y a aussi ceux qui se laissent tenter, puis ne décrochent plus. Ou encore celui qui essaye de lire un livre (sans images dedans, c’est un ouf) à côté, lève les yeux en entendant les débats des joueurs et commente sarcastiquement « Non mais c’est un peu débile votre truc. … Tu ferais pas mieux prendre à gauche là? plutôt? Merde je me fais avoir« . The Witness est diablement accrocheur, à n’en pas douter.

Démystification

The Witness PS4 décors

Chère Mamie, je passe de très bonnes vacances sur cette île.

Attention, le jeu vidéo rend violent, accro, épileptique et donne du cholestérol. Après ce procès d’intention, il est temps de dévoiler un tout nouveau chef d’accusation: le mal de tête. Pas celui de quand on reste trop longtemps devant l’écran, celui qui vient quand on se trifouille les méninges. Faites entrer le témoin. Mesdames et Messieurs les jurés, si vous avez une trentaine d’années, vous vous souvenez certainement de cette période bénie où au reproche “T’es encore devant tes jeux?!” est soudainement apparue la réponse “Oui mais c’est Myst”. On y activait sa réflexion intensément et ses décors soignés offraient du crédit à la pratique dramatiquement honteuse du divertissement pixelisé. Alors quand The Witness débarque sur PC et PS4 avec ses couleurs chatoyantes et ses énigmes à base de points à relier, forcément la comparaison est inévitable.

Science sans conscience n’est que ruine de l’âme.

The Witness PS4 facile

Des fois c’est très facile…

Au delà de l’aspect « c’est une île mystérieuse avec des énigmes », The Witness se distance toutefois de Myst par la façon dont il nous raconte une histoire. Là ou le jeu de 1993 proposait une trame de base comprenant une histoire familiale et des frères enfermés dans des livres, The Witness lui te balance à poil, sans aucune explication dans un tube conduisant directement dans le vif du sujet: l’île. Qui a dit « métaphore de la naissance »? Les 3 premières étapes du jeu permettent d’ouvrir les portes de sortie du couloir et suffisent à inculquer toutes les mécaniques qui seront utiles dans le jeu. Chaque puzzle se résout en trouvant le moyen de relier un point d’entrée à un point de sortie. Un peu comme quand tu faisais les jeux dans le Journal de Mickey et tu traçais le chemin pour trouver la sortie du labyrinthe. (NDZyvon: Picsou Magazine, malheureux #TeamPicsou) Chaque nouvelle étape proposera une variation de cette mécanique, en impliquant des solutions multiples, l’utilisation de couleurs, de son, d’ensemble à délimiter, etc. Chaque région de l’île répond à des critères précis, sur lesquels on bute parfois, qu’on laisse tomber, puis qu’on reprend après avoir compris une mécanique nécessaire dans une autre région. Les mystérieux enregistrements dissimulés un peu partout laissent justement planer l’idée générale que nous devons être capable de parfois oublier ce que nous savions pour pouvoir avancer et ne rien prendre pour définitivement acquis. Ce message « scientifique », parfois un peu naïf, laisse libre court à l’imagination du joueur pour deviner le pourquoi de l’île, le pourquoi de ces statues étranges, le pourquoi du personnage lui-même et on VEUT savoir (surtout quand on y joue à quinze…). Des fois, on y fait des choses sans trop savoir pourquoi, on note des trucs, on prend en photo sa TV et on le découvre plus tard. Quand Myst utilisait cet agencement pour créer une ambiance, The Witness s’en sert pour faire passer un message, en étant lui même ce message et ça fonctionne. Mise en abîme puissante que voilà.

« On dirait mes meetings scientifiques via Skype »

The Witness difficile PS4

… et des fois ça l’est moins. Nettement moins.

Seulement voilà: même à 15, une semaine de vacances n’aurait pas suffit pour terminer le jeu entièrement. Sachez qu’il n’est pas nécessaire de résoudre toutes les énigmes pour parvenir à la fin, mais que pour atteindre « la vraie », il faudra bel et bien avoir rempli certaines conditions. C’est là que je salue bien bas les capacités de la PS4. En effet, vous avez la possibilité de partager votre écran avec un de vos amis possédant aussi la console de Sony. Ce qui, dans un autre jeu, ne servirait presque que de « publicité », vous permet ici facilement de réfléchir à deux sur les énigmes, en dialoguant via un micro branché dans la manette. Pour info, il vous faut aller dans le menu « amis » et créer une party à laquelle inviter votre co-cerveau, puis de démarrer le partage de jeu. Cela vous donne une fenêtre d’une heure durant laquelle l’ami voit tout ce qu’il y a sur votre écran. Une fois le temps écoulé, il suffit simplement de relancer une session. En revanche, pour pouvoir transmettre le contrôle au joueur 2, il faut que vous possédiez tous les deux un abonnement au PS+. Dans mon cas, j’avais donc la chance de pouvoir compter sur une amie ingénieure pour qui tous les prétextes étaient bons pour procrastiner le rédaction de sa thèse de doctorat. Ensemble nous avons beaucoup cogité, fait des tentatives, essayé cinq ou six fois la même idée sans s’en rendre compte, rebroussé chemin, nous sommes parfois resté bloqué sur une énigme pendant longtemps et y revenant plus tard tout devenait limpide.

« Mais c’est bien sûr! »

The Witness PS4 couleurs

Des énigmes qui impliquent des couleurs…

C’est exactement pour ces moments-là précisément que The Witness est extrêmement jouissif. Cet instant où vous pouvez presque sentir les rouages se mettre en place dans votre cerveau et déboucher sur la solution, libérant ainsi un sentiment d’euphorie et d’accomplissement total, qui s’est souvent accompagné d’un « OH MAIS MALAAAADE »! Au-delà d’une réalisation quasi-sans accroche (voir encadré), c’est en faisant appel de manière ingénieuse à un principe ancré dans notre esprit depuis des lustres que The Witness frise la perfection. Ce moment précis où les éléments constituant un problème se mettent en place est décrit par le psychologue autrichien Karl Bühler comme le « Aha-Erlebnis », dans la langue de Rammstein, ou « Insight » dans celle de Chuck Norris. On connaît plus couramment ce principe au travers de l’histoire d’Archimède s’exclamant « Eureka ».  Chez les très jeunes enfants, ces premiers événements sont très importants dans la construction de soi, notamment lorsqu’ils découvrent leur reflet dans le miroir et prennent ainsi conscience de leur propre existence. On peut d’ailleurs observer leur visage s’illuminer suite à cette découverte. De manière un peu caricaturale, c’est exactement ce qui se passe lorsque l’on comprend soudainement pourquoi cette put*** d’étoile devait être séparé de ce cube noir à la c**. C’est une simulation de ce que vit un enfant, qui lui aussi, ne sais pas exactement pourquoi il fait certaines choses mais se voit récompensé d’un sourire parental une fois l’action effectué. Vous vous souvenez quand je vous parlais de métaphore de la naissance?

The Witness PS4 formes

… ou des formes.

 

Ski but est le chemin The Witness Ps4

Jamais un message marketing n’aura été aussi pertinent. Photo prise dans la station de ski, un jour avant la découverte du jeu. Coïncidence?…

The Witness est une expérience grisante mais qui peut perdre son charme pour faire place à trop de frustration si on ne le consomme pas avec modération. Je regrette ce côté un peu (beaucoup) répétitif. Mais surtout ne cédez pas à la facilité de la solution sur l’omniscient Internet, vous passeriez à côté de ce qui fait toute la force de ce voyage. Je recommande donc la peine maximale, mais à petite dose. Plus d’autres questions, votre Honneur. Le témoin est à vous.

 

Et vogue la galère.

Attention, un vilain bug pas cool traîne dans le jeu. A certains endroits, quand vous empruntez le bateau, vous pourriez soudainement vous retrouvez sous l’eau. Ce qui est assez chouette parce que vous aurez une vue imprenable sous les dessous de l’île, mais c’est tout de suite moins cool quand vous ne pourrez plus remonter sur la plage… et que vous devrez reprendre votre partie, environ 100 puzzles en arrière! C’est à ce moment là que j’ai découvert qu’aller dans le menu « Charger partie » permettait d’effectuer une sauvegarde. Pensez donc à le faire régulièrement pour éviter les mauvaise surprises.

 

Note: 9,9999999 sur 10

Également disponible sur PC.

Merci également à mes coéquipiers éclairés dont voilà quelques tirades:

-Est-ce qu’on peut dessiner des bites?

-Bah à défaut on va bien réussir à faire une croix gammée

-J’ai mal aux yeux, on peut faire un jeu où on tue des zombies plutôt?

-En tant que médecin, je préconise un médicament pour oublier avant d’aller au lit.

-Hey, va voir sur la plage s’il y a un bar à mojitos.

Author: Founet

A ne pas confondre avec le village vaudois, est à peine plus jeune qu’une Famicom. Vouant un culte à George, il découvrit son amour du jeu vidéo et de la techno allemande pendant les grandes années de Lucas Arts. De ses nombreuses heures passées à cliquer lui vient son humour absurde et sa cleptomanie. Frappé d’une mystérieuse malédiction, les machines semblent se rebeller lorsqu’il les manipule ou fait mine de les regarder. Founet ne roule jamais en-dessous de 88 miles à l’heure et rêve de maîtriser la télékinésie grâce à la Force. En attendant de passer maître Jedi, il joue à la Wii U. Accessoirement rédacteur en chef, quand il arrive à se faire entendre des autres, qui mettent le son trop fort, les farceurs.

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