Des cartons qui nous font les yeux doux (Unpacking)

Jamais un simulateur de rangement de cartons ne va vous mettre autant sens dessus dessous. Mais comment une prémisse aussi basique peut-elle pareillement nous remuer ? J’ai pourtant tout affronté. Abby et Joël, les adieux à Arthur Morgan, la montagne de Céleste, les crises sur Ghosts ‘n Goblins. Mais je n’aurais jamais cru que des bouts de carton pixellisés puissent être de vrais monte-charges émotionnels. C’est tout le génie de Unpacking, un puzzle développé par un tout petit studio australien, Witch Beam, et disponible depuis novembre dernier.

Le principe d’Unpacking est aussi simple que son titre. Sur plus d’une vingtaine d’années, on assiste aux différents emménagements de notre héroïne anonyme. À chaque niveau, des cartons s’empilent dans une pièce, on les déballe précieusement un par un, et il faut replacer tout bonnement les objets aux bons endroits. Et voilà. Rien de plus, rien de moins. Aucun boss sournois ne vous attend dans une armoire. Les parties ne sont pas chronométrées. C’est une histoire entre vous, votre manette, votre logique et sens de déduction pour placer à votre rythme et sans pression les divers ustensiles, vêtements et accessoires du quotidien.

Unpacking vous offre une certaine liberté créative pour arranger votre intérieur. Et si vous êtes des bordéliques organisés, comme moi dans la vraie vie (« car on est des créatifs je vous le dis »), une petite alerte bienveillante s’active pour signifier que la passoire ne se place ÉVIDEMMENT pas à côté des slips. Un gameplay idéal pour celles et ceux qui recherchent un jeu court, plein de zen. Pourtant, derrière cette simplicité apparente se cache un des jeux les plus subtils de 2021, porté par un sens inouï et malin du détail pour sublimer l’une des émotions les plus délicates qui soit : la nostalgie.

 

Dans cette image se cache votre future crise existentielle.

 

L’insoutenable légèreté et charme du pixel

Fanatiques d’esthétique rétro, vous allez déjà être servis. La perspective isométrique (cette fameuse vue de ¾ en hauteur) tombée quelque peu en désuétude, va en replonger plus d’un dans de vieux et doux souvenirs. Et à cela s’ajoute un design tout en pixels, renforçant ce sentiment d’intemporalité.

Le charme se cache même dans les détails, et le studio Witch Beam a effectué un réel travail d’orfèvre pour inciter les joueurs et joueuses à scruter les moindres recoins et à retourner dans tous les sens même le plus banal des bibelots. Si la perspective de débarrasser des cartons peut vous paraître redondante, Unpacking réserve quelques petites surprises si on clique par-ci par-là, ou si on pose un vieux doudou à un endroit stratégique. Des petites récompenses vous attendent, mais soyez patients pour toutes les dénicher. Et c’est sans oublier un mode photo, idéal pour garder un bon souvenir des longues minutes passées à décorer avec soin et attention la salle de bain.

Autre « détail » qui fait la différence, et frise même l’obsession : le studio a enregistré plus de 14’000 sons pour l’ensemble du jeu. Car oui, poser son DVD sur un oreiller en 2005 ou sur une table en bois en 2015 ne s’entend pas de la même manière. Je vous le promets.

 

De puzzle en carton à métaphore en or

Mais pourquoi donc s’évertuer pendant près de quatre heures à ranger un appartement virtuel ? Alors qu’une pile monstrueuse d’habits s’amoncelle sur la chaise de la honte dans notre chambre réelle (nous en avons toutes et tous une), ou que notre évier déborde de vaisselle vieille de trois jours ? C’est justement là le tour de force du jeu : Unpacking est une odyssée temporelle. Sans une ligne de dialogue, l’histoire se dévoile et se devine au fil des cartons et des pièces qui changent au fur et à mesure des niveaux. Pour briller en société, vous pourrez dire qu’Unpacking est un excellent exemple de « narration environnementale » : la trame se révèle par ce qui nous entoure, de manière sous-entendue.

Derrière l’apparente simplicité se cache en fait le récit le plus universel qui soit : la vie qui passe. La puissance du jeu est de nous rappeler que les vies n’ont pas toujours besoin de grands gestes, de photos retouchées ou des centaines de vidéos pour témoigner de leur intensité. Mais si on regarde bien autour de soi, notre histoire se dessine avec toutes les joies et les épreuves parfois difficiles qui nous accompagnent à chaque instant. Il faut prendre simplement le temps pour le voir, et le réaliser. Sans trop spoiler, on peut dire que chacun pourra se reconnaître dans plusieurs instants charnières du jeu, que nous avons toutes et tous traversé au moins une fois.

 

Les lieux évoluent, les styles vestimentaires aussi (enfin pas aussi vite).

 

La vie est un long carton tranquille

Les plus perspicaces ne bouderont pas non plus un certain plaisir à retrouver des madeleines de Proust de leur enfance (coucou la Game Cube), et de prendre conscience du temps qui passe, rien en voyant des objets évoluer au fil des années. Certains restent, d’autres partent, reparaissent par surprise. On change avec notre environnement, et ce dernier se transforme avec notre vie.

On peut finir le jeu sans trop se poser de question et accomplir chaque niveau de manière mécanique. Mais c’est au risque de passer à côté d’une histoire des plus banales, certes, mais des plus humaines et touchantes qui soit. Il faut observer, lire entre les lignes, déduire, se souvenir, relier le moindre détail et le puzzle de la vie prend enfin forme et fait sens. Et c’est sans doute le plus gratifiant et la plus belle récompense que peut nous offrir un jeu : se sentir vivant. C’est bon de se faire du bien, parfois.

Note : 9 cotons-tiges sur 10

Test réalisé sur Xbox (Game Pass), disponible sur Switch, PC et Mac

 

Author: Chanel Kitano

Elle était gameuse et faisait du bon travail. Elle avait commis le crime le plus grave. En jouant sur des jeux vidéo qui avaient mal tourné. Les développeurs avaient tenté de l’éliminer. Mais c’est la console qu’elle aimait qui avait été touchée. Accusé à tort de meurtre, elle rôdait maintenant du côté de la Romandie. Une hors-la-loi poursuivant les jeux hors-la-loi, Une chasseuse de prime, Une Renégat… (harmonica tonitruant).

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