Il est plaisant de voir que depuis quelques années, Nihon Falcom gagne en popularité en Occident. Longtemps réservées à un public d’initiés, les productions du studio ont fini par trouver leur place auprès des fans internationaux de J-RPG, notamment grâce à des localisations de plus en plus régulières. Si d’un côté du spectre, la série Ys continue de démontrer le savoir-faire de l’équipe en matière d’action-RPG, la saga des Trails s’est elle imposée comme l’une des plus ambitieuses du versant « classique » du genre. Avec Trails in the Sky 1st Chapter, remake complet du tout premier volet, Falcom propose aux nouveaux venus une fort belle porte d’entrée.

Car oui, jusqu’ici, entrer dans la série des Trails n’était pas chose aisée. On parle d’une licence contenant à ce jour treize jeux, découpés certes en plusieurs arcs scénaristiques distincts, mais faisant tous partie du même univers, et comportant de nombreuses références d’un épisode à l’autre. Et quand on sait que les premiers jeux (sortis à l’origine sur PSP) sont maintenant un peu vieillots, et que chaque aventure dure plusieurs dizaines d’heures, il y a de quoi être intimidé. Afin de permettre à un nouveau public d’entrer plus facilement dans la saga, Falcom a donc pris la décision de moderniser les premiers épisodes, à commencer par ce Trails in the Sky 1st Chapter.
Cassius Belli
L’histoire de ce premier opus nous emmène dans le royaume de Liberl, où la jeune Estelle Bright rêve de marcher sur les traces de son père Cassius en devenant Bracer (ou « Égide », dans la traduction française inédite proposée par ce remake). La guilde des Bracers est une sorte de milice, chargée d’assurer la sécurité des citoyens et de résoudre toutes sortes de problèmes du quotidien. Accompagnée par son frère adoptif Joshua, avec qui elle partage son objectif, Estelle entame son pèlerinage à travers les différentes régions du pays afin d’obtenir son titre officiel. Une mission qui, derrière son apparente simplicité, va progressivement révéler une intrigue politique bien plus complexe.

La quête initiatique d’Estelle et Joshua les mènera dans toutes les villes de Liberl.
La structure du jeu colle parfaitement à cette progression narrative. Chaque étape du voyage conduit le duo dans une nouvelle ville et sa région, où l’on découvre ses habitants et de nouvelles problématiques. Le scénario prend ainsi le temps d’installer son univers avant de laisser la place à des enjeux plus importants. L’ambiance de la quête initiatique est omniprésente, et pourra certainement paraître un peu poussive aux yeux de certains. Cette approche demande en effet une certaine patience et un investissement de la part du joueur ; cela permet en contrepartie de découvrir le monde en même temps que les personnages, ce que j’ai personnellement trouvé très appréciable.
Kiseki a des choses à dire
Il me parait important d’insister sur le soin qui est apporté à la construction du monde de Trails in the Sky 1st Chapter. Peu de jeux (et de sagas, de manière générale) prennent autant de temps pour développer leur univers, et de nombreux détails contribuent à cette richesse. Le plus notable est les interactions avec les PNJ. Comme à l’accoutumée dans un J-RPG, chaque personnage croisé offre une ou deux lignes de dialogue permettant d’en apprendre plus sur la région. Sauf qu’ici, les dialogues de pratiquement tous les PNJ changent régulièrement au fil du jeu, en réaction aux événements de la quête principale. Ce souci du détail, qui a dû demander un travail colossal aux scénaristes, force le respect et donne au monde parcouru une cohérence remarquable.

Il faut bien admettre que ça cause beaucoup, surtout au début.
Cette richesse narrative comporte toutefois quelques écueils. Je mentionnais plus haut le rythme relativement lent de l’aventure, qui pourra en rebuter certains ; de même pour les longues phases de dialogues entrecoupant l’exploration et les combats. En termes de ton, on est ici face à quelque chose de relativement archétypal, qu’on pourrait qualifier de shōnen. Il n’empêche que le duo formé par Estelle et Joshua fonctionne très bien, et les autres personnages jouables qui rejoignent l’équipe au fil de l’aventure apportent tous quelque chose à la dynamique du groupe. Et si l’histoire peut sembler assez plate au départ, les enjeux gagnent progressivement en profondeur et en intensité.
Falcom Punch
Cette montée en puissance se retrouve également dans le système de combat, en grande partie repensé pour ce remake. Dans le jeu original, les affrontements avaient lieu exclusivement au tour par tour, et les personnages se déplaçaient sur une grille, un peu comme dans un Fire Emblem. Ici, Falcom a adopté une formule hybride, qui renforce l’action sans pour autant supprimer complètement la stratégie. Les ennemis peuvent désormais être directement attaqués en temps réel sur la map, on peut esquiver leurs attaques, et réaliser quelques combos assez simplistes. Sur la pression d’un bouton, le combat passe dans un mode au tour par tour, similaire au système d’origine. Cette transition est en revanche irréversible ; d’ailleurs, la plupart des combats de boss démarrent de façon scriptée directement dans cette phase tactique.

Les ennemis peuvent être engagés, ou même esquivés, sans transition depuis l’exploration.
L’utilité de jongler avec ces deux modes de combat est double. Premièrement, cela permet de se débarrasser très rapidement, et sans transition avec l’exploration, des ennemis d’un niveau très inférieur à celui des personnages de notre équipe. Mais surtout, les coups donnés en temps réel permettent d’étourdir les ennemis, ce qui donne une sorte d’attaque d’opportunité au moment du passage au tour par tour. Et une fois la transition effectuée, les combats retrouvent toute leur dimension tactique. Le placement des personnages est crucial, car certaines de leurs capacités ont une aire d’effet bien déterminée (un cône partant du personnage, par exemple). De plus, à la manière d’un Grandia, il est possible de voir à l’avance l’ordre d’activation des ennemis, ce qui permet de choisir ses cibles de manière stratégique, et faire en sorte d’éviter quelques attaques.
Une réussite tant sur le plan taquetique que sur le plan tèquenique
Ce nouveau système de combat cristallise selon moi l’intelligence et la modernité dont a fait preuve Falcom dans la réinvention de ce Trails in the Sky 1st Chapter. Les affrontements ne s’éternisent jamais, sont plus dynamiques, mais en même temps ne trahissent pas l’essence de l’original. Un constat qui se retrouve sur d’autres facettes du jeu, notamment grâce à la possibilité d’accélérer l’action, que ce soit lors des combats, de l’exploration ou des dialogues. Les développeurs sont conscients de l’ampleur de leur jeu (et à plus grande échelle, de toute la saga), et tout est mis en œuvre dans ce remake pour que l’on puisse en profiter confortablement.

Le cœur de la tactique réside dans les différents sorts que l’on peut lancer. Sont à prendre en compte : leur coût, leur portée, leur aire d’effet, l’affinité de type.
Hors des affrontements, il est bien entendu possible de personnaliser notre équipe. Outre l’habituel équipement, la progression des personnages se fait surtout via les Quartz. Ces gemmes qui doivent être serties dans un Orbement (à la manière des materias dans Final Fantasy VII) confèrent différents bonus, qui vont d’une simple augmentation de statistiques à l’obtention de nouvelles capacités. Certains emplacements de Quartz possèdent des contraintes de type, selon les personnages, ce qui oblige à répartir intelligemment les gemmes à disposition. D’autant qu’à part Estelle et Joshua, les autres personnages sont « volants », et quitteront parfois temporairement l’équipe. Sur ce point encore, un bon équilibre est trouvé entre les possibilités de personnalisation, et la simplicité et l’immédiateté du système.
Ouvre tes yeux et écoute comme ça sent bon
Une fois n’est pas coutume pour un jeu Falcom, le travail réalisé sur la partie graphique de Trails in the Sky 1st Chapter mérite d’être salué. Loin des textures d’un autre âge vues dans Ys X (pourtant pas beaucoup moins récent), le jeu est vraiment agréable à regarder. Certes, l’utilisation du cel shading (ou « ombrage de celluloïd » en français, sachez-le) aide certainement à lisser le tout, sans avoir besoin d’un budget qui rivalise celui de GTA VI. Reste que la direction artistique se tient, et pour ceux qui avaient connu le jeu d’origine, il y a quelque chose de magique à parcourir les environnements magnifiquement reconstruits en 3D.

On n’est pas sur un budget AAA, mais c’est clairement une amélioration par rapport aux précédents jeux du studio.
Enfin, impossible de ne pas évoquer la bande-son. Ce n’est bientôt plus un secret pour les personnes qui me lisent : j’accorde une importance particulière à la musique dans les jeux vidéo, et Falcom livre systématiquement des compositions mémorables. C’est de nouveau le cas dans Trails in the Sky 1st Chapter, dont les morceaux (légèrement retravaillés depuis l’original) sont d’une excellente qualité. Qu’il s’agisse des moments de légèreté, d’exploration ou de combats frénétiques, les musiques accompagnent toujours parfaitement le gameplay, et nombreux sont ceux qui restent en tête une fois le jeu terminé.
Falcom rime avec fanboy
Avec Trails in the Sky 1st Chapter, Falcom donne une leçon en matière de remake de J-RPG. L’essence du jeu original est préservée, mais tout a été adapté aux standards actuels. Il en résulte un excellent titre, qui conviendra autant aux initiés qu’aux curieux, qui y trouveront la meilleure porte d’entrée possible dans la saga des Trails. Alors oui, vu son ampleur, on a l’impression d’écrire un chèque en blanc pour la prochaine décennie. Mais si la série maintient cette qualité, et vu la conclusion haletante de ce premier volet, personnellement, je signe tout de suite !
Note: Plus que 9 ans avant d’être à jour sur la saga / 10
Testé sur PC (Steam), également disponible sur PlayStation 5, Nintendo Switch et Nintendo Switch 2
Et une démo est disponible en téléchargement.
